Comptes rendus

comptes rendus Le 09-02, 2010 à 09:02

HISTOIRE DE LA PENSEE POLITIQUE

Introduction générale

          par Jean-Marie Clarinard, agrégé de philosophie

 

  1. On s'accorde à constater aujourd'hui une crise de la pensée politique que l'on relie à une crise morale. La crise économique en apparaissant soiT comme la cause soit comme l'expression. Mais pour analyser ces crises comme pour y chercher des solutions nous sommes amené à utiliser des modes d'argumentation, des notions, des concepts et des valeurs hérités d'une longue histoire. Les mots sont ainsi chargés, sans que toujours l'on s'en aperçoive, de contenus souvent confus, voire contradictoires, car ils condensent des traditions désormais ignorées et des acceptions quelquefois opposées. Ce retour sur l'histoire de la pensée politique est donc d'abord un effort de clarification de notre vocabulaire politique.

     

  2. L'actuelle pensée politique dans son exercice concret devrait s'analyser à trois niveaux qui sont certes liés mais qu'il est nécessaire de distinguer. Il y la quotidienneté de la vie citoyenne avec ses actes solennels (les votes, l'exercice d'une mandature, la prise de responsabilité explicite) et ses discussions au jour le jour avec des proches ou via les forums du Net. Il y a les partis politiques qui dans une démocratie représentative comme la nôtre cristallisent des options relativement tranchées sur les problèmes de l'heure considérés comme essentiels. Il y a enfin la production intellectuelle de divers types de penseurs, spécialisés dans différentes disciplines, qui toutes recouvrent ou jouxtent l'exercice actuel ou passé de la politique : juristes, sociologues, ethnologues, éducateurs, etc. Les « politologues » ne représentant qu'une petite partie de ces penseurs même s'ils sont médiatiquement les plus connus (journalistes, et notamment les éditorialistes). Il est certain que selon ces niveaux, la rigueur et la densité de la réflexion, la justesse des concepts, les motivations et les objectifs sont fort différents. Néanmoins, le vocabulaire de base reste le même et les valeurs de référence grosso modo identiques. Les opinions peuvent s'opposer, les thèses et les analyses s'affronter, les acceptions du lexique se nuancer, le discours doit avoir un fond commun sinon les débats n'existeraient même pas. Ce fond commun relève d'un héritage culturel tellement enraciné qu'il paraît relever de l'évidence et qu'il n'apparaît que lorsqu'il semble, à tort ou à raison, subitement transgressé. Une histoire de la pensée politique s'efforce alors de mettre en lumière ces évidences. Par là elle vise d'une part à situer les présupposés qui sont les nôtres (aux trois niveaux relevés plus haut) et d'autre part à s'interroger sur leur validité ou si l'on préfère, sur leur légitimité.

     

  3. Une des conséquences attendue de cette prise de conscience est évidemment un décentrement quant à nos habitudes de pensée. Celui-ci provoque toujours au moins trois effets. Que l'on se décentre par rapport à l'espace (comparaison des systèmes politiques actuels selon les pays) ou par rapport au temps (analyse des constitutions et des régimes politiques au cours de l'histoire) on est toujours amené à relativiser l'organisation politique dans laquelle on vit. Par ailleurs l'attitude comparatiste amène à relever au-delà des singularités culturelles et historiques de chaque société un ensemble de problèmes communs qui ont suscité des solutions généralement diverses, mais suffisamment fonctionnelles pour que ces sociétés soient parvenues à durer – et parfois très longtemps- raison pour laquelle nous pouvons encore en parler. Solutions qui ont, comme on dit, leurs avantages et leurs inconvénients. Qui ont eu et ont encore un prix. En revenant sur nos propres critères de jugement quant à ce prix, ce sont nos propres valeurs de référence que nous pouvons mettre en lumière. Mais du coup, troisième effet, le jeu de ces problèmes et de leurs solutions fait émerger ce que peuvent être l'intelligence politique et l'imagination politique.

     

  4. L'intelligence en général se définit comme la faculté de résoudre des problèmes. L'imagination est cette faculté, probablement spécifiquement humaine, en tout cas avec l'extension et la complexité que nous lui connaissons, de faire surgir des représentation, non pas simplement de ce qui a été, cela relève de la mémoire, mais de ce qui présentement n'existe pas – ou tout au moins pas encore. L'intelligence politique s'emploie à résoudre des problèmes politiques, ceux qui concernent l'ensemble d'une population (son organisation, le partage des biens, des taches, des valeurs, économiques, intellectuelles, morales, etc). L'imagination politique conçoit préalablement ces solutions. Elle peut raisonner dans l'abstrait et produire des modèles sociaux de pure fiction (utopies), elle peut aussi s'exercer dans des domaines beaucoup plus limités (initiatives économiques, planifications, investissement sociaux ou militaires,etc.) en se contraignant à serrer de prés les réalités du moment, en évaluant donc avec réalisme le partage entre le possible et l'impossible. La pierre de touche de l'intelligence politique est l'efficacité des solutions qu'elle propose. Le fondement de l'imagination politique se trouve dans ce phénomène très mystérieux en son fond qu'est la créativité des individus et des groupes qui est un autre nom de la liberté. Toutes deux se fécondent mutuellement : une intelligence sans imagination serait limitée, et rapidement répétitive et stérile, une imagination sans intelligence resterait elle aussi limitée et égalementrépétitive et stérile, faute de se nourrir du contact avec la réalité. Sans cette tension permanente entre l'intelligence et l'imagination chacune perdrait sa finalité et du coup sa signification. Or c'est précisément l'expérience de cette tension et de ses manifestations que déploie une histoire de la pensée politique.

     

  5. On se demandera alors s'il est bien nécessaire de remonter aux Grecs et aux Latins, d'examiner le Moyen-Age. Ces périodes semblent si lointaines, leurs contexte socio-historiques apparemment si éloignés des nôtres... Nous nous comprenons à partir d'une « modernité » qui, depuis le XVIIe siècle du point de la pensée scientifico-technique, depuis le XVIIIe siècle quant à la pensée politique ( les « Lumières »), est fondée sur une image du monde totalement différente de celle des Anciens (« révolution galiléenne ») et une conception des sources de la légitimité (« contrat social ») radicalement neuve. Or ces coordonnées effectivement originales de la modernité qui sont devenues la base de notre vision de l'univers et de la vie sociale sensée rendent confuses et parfois occultent complètement, sous la discontinuité qu'elles promeuvent dans l'histoire culturelle, la permanence ou en tout cas la continuité de références axiologiques (concernant les valeurs), la stabilité de formes institutionnelles, la constance de modèles de référence qui on été élaborés bien avant l'époque moderne. Ainsi par exemple : la valeur accordée à l'argumentation rationnelle (qui apparaît avec la philosophie en rupture avec les arguments d'autorité fondés sur la tradition, les mythes ou la religion), la distinction entre fait et droit, entre être et devoir-être, entre phusis (la nature) et nomos (la loi), la notion de personne juridique (fondamentale dans le droit romain), les rapports entre puissance temporelle et autorité spirituelle (quelles que soient ses formes), les modalités du « lien social » nécessaires sinon suffisantes pour la constitution et la permanence d'un groupe humain,etc. Toutes ces questions et bien d'autres ont été posées et pour partie résolues bien avant l'époque moderne. Ce n'est pas par hasard qu'on étudie l'histoire du Droit, et pas seulement les législations actuelles ou qu'un auteur comme Pierre Legendre fait remonter au Moyen-Age tout un ensemble d'orientations dont on retrouve aujourd'hui les conséquences. Au demeurant il faudrait tout de même se demander ce qui explique sur d'aussi longues durées de telles continuités. Un auteur comme Rousseau, typiquement moderne dans sa pensée politique, est nourri d'histoire romaine (il suffit de lire son « Contrat social »), les travaux économiques de Marx sont constamment référés aux formes juridiques et à leurs fondements idéologiques qui ont gouverné les rapports de production dan le passé. H. Arendt se réfère régulièrement à des notions romaines quand elle veut cerner la situation singulière de l'homme moderne... C'est une bizarrerie de l'époque actuelle et singulièrement en France de donner constamment à croire, que tout est nouveau, les problèmes comme les solutions, que tout est à réinventer, que les situations actuelles sont si neuves que le passé ne peut en rien les éclairer, et cela alors que l'on exalte tous les devoirs de mémoire, la merveilleuse richesse de notre patrimoine, les sagesses millénaires de l'Orient, que l'on se passionne pour la préhistoire, la supposée simplicité des cultures archaïques, la fascinante cordialité des rapports humains postulée dans les sociétés exotiques...Sans nier l'intérêt que peuvent avoir, sous certaines conditions, ces effets de mode, il paraît tout de même raisonnable de s'enquérir en priorité de ce que notre tradition culturelle a pu accumuler d'expérience et de savoir, ne serait-ce – comme on aime tant à le répéter- pour ne pas répéter les erreurs du passé faute de le connaître .C'est aussi ce qu'on peut en partie attendre d'une histoire de la pensée politique telle qu'on l'envisage.

     

  6. Il reste que nous sommes les enfants du XXe siècle et que nos préoccupations sont celles d'aujourd'hui. Elles « formatent » de manière plus ou moins explicite notre regard. Sans préjuger du poids que chacun leur accorde selon sa propre réflexion politique, on voudrait ici lister celles qui nous semblent en général prioritaires.

     

    A. Le refus des régimes totalitaires. Au-delà des multiples définitions que l'on peut donner de la démocratie celle-ci est conçue d'abord comme une organisation politique refusant toute dérive totalitaire.

     

    B. Les crises du capitalisme. Que l'on soit ou non partisan de l'économie de marché, le système économique capitaliste produit des crises aux multiples modalités (chômage, pauvreté, désespérance, etc.) dont le traitement devient prioritaire et donc déterminant dans la vie politique.

 

 

C. Parallèlement, se trouve posée la question du libéralisme. Libéralisme économique ( sa légitimité, ses limites), libéralisme politique ( comment penser et assurer une société de liberté(s).

 

D. L'avenir de la mondialisation-globalisation. Comment maîtriser l'évolution d'un système économique planétaire aux ramifications d'une extrême complexité et où les rapports cause-conséquences semblent de ce fait souvent imprévisibles. Quelle(s) organisation(s) politique(s) concevoir pour les réguler? Comment concilier ces organisations internationales avec les anciennes souverainetés? Que signifie au juste, un monde « multipolaire »?

 

E. Où et comment situer alors l'entité européenne? Quel est son mode de légitimité? Quel rapport entretient-elle avec l'idée « moderne » de nation?

 

F. Au-delà des rapports des nations entre elles, se pose désormais la question du rapport à la Terre, d'où les interrogations de l'écologie.

 

G. Mais il faudrait aussi poser désormais le problème d'une éthologie humaine. Les modes de vie suscités par la civilisation technique engendrent de véritable défis anthropologiques si peut s'exprimer ainsi dont la méconnaissance se manifeste chaque jour par les pathologies sociales de formes diverses dont la montée de la violence n'est qu'un des aspects (la multiplication des comportements dépressifs en étant un autre).

 

H. Par ailleurs une actualité relativement récente pose à nouveau la question de la place du religieux dans la vie socio-politique. Alors que la « modernité » s'est bâtie, pour partie, autour de la séparation entre l'Etat et les eglises, le statut des croyants en tant que tels dans la vie publique semble à nouveau faire problème sous des formes imprévues. Les modes de règlement de ces questions dans le passé sont-il compatibles avec les données d'aujourd'hui? Faut-il en inventer d'autres? Selon quels principes?

 

I. Plus généralement se pose toujours la redoutable conciliation entre liberté(s) et égalité dont Tocqueville, au XIXe siècle avait relevé les difficultés. La notion d' « égalité des chances » qui en est une des modalités peut-elle donner lieu à des mesures institutionnelles précises et efficaces? Et à quelles conditions?

 

J. Plus généralement, mais aussi plus profondément nos sociétés sont confrontées à la question récurrente de la justice dont Platon avait, le premier, vu qu'elle est au coeur de toute organisation humaine. Le souci de dénoncer et des supprimer des injustices peut-il s'appuyer sur des notions claires de la justice? Ces notions sont-elles universelles? D'où tiennent-elles alors leur légitimité? La création d'institutions comme la Cour de Justice internationale de La Haye, l'appel aux Droits de l'Homme, les discussions autour, sinon d'un Etat mondial, du moins d'instances planétaires jouissant d'une autorité mondialement reconnue, requièrent réexamen et actualisation de ce qui depuis vingt cinq siècles a inspiré notre morale et notre droit.

 

7 Enfin l'histoire de la pensée politique oblige à constater la tension permanente entre morale et politique. Sujet parfois de scandale et toujours de perplexité, l'autonomie du politique à l'égard de l'éthique recouvre aujourd'hui de singulières difficultés qui tiennent à ce que d'une part cette autonomie est largement reconnue et que d'autre part elle est régulièrement contestée. Remarquons aussi que le refus post-nietzschéen d'entendre parler de morale et le flou entretenu sur ce que chacun entend par éthique ne favorisent pas le débat sur ce qui pourtant reste déterminant pour une vie politique sensée. De Platon à Max Weber ou plus près de nous à Hayeck , Habermas ou Walzer les efforts de clarification intellectuelle n'ont pas manqué, même si leur audience semble, et c'est regrettable, encore trop limitée